L’intérêt pour la série harmonique peut être ravivé par le problème suivant : Un étourdi a perdu son numéro de place réservé dans un théâtre de N places. Il entre en premier et s’assied au hasard, n’importe où. Les autres spectateurs entrent les uns après les autres et s’asseyent à leur place. L’étourdi rend sa place dès que quelqu’un la revendique et s’assied à une nouvelle place libre. Combien de sauts de place en moyenne lui faudra-t-il avant de trouver sa place légitime ? Nous y reviendrons en fin d’article…
Une idée ingénieuse ===================
L’une des premières surprises des jeunes mathématiciens est qu’une somme infinie de nombres strictement positifs dont les termes deviennent « de plus en plus petits » puisse diverger, c’est-à-dire devenir plus grande que toute quantité que l’on veut ! L’étonnement dure depuis des siècles. Pourtant, un théologien du XIVe siècle, Nicole Oresme, a démontré que la série harmonique, somme infinie composée de la suite H des inverses des nombres entiers (soit 1 + 1/2 + 1/3 + 1/4 + …), diverge. La démonstration de la divergence est parue en 1360 dans Questiones super geometriam Euclidis. Dans sa démonstration, Oresme regroupe les termes de façon que chaque groupe de nombres entre parenthèses soit supérieur à 1/2. Notons Hn la somme finie des n premiers termes de la série harmonique (Hn désigne donc un nombre positif) et considérons H16 pour illustrer son ingénieuse idée : H16 = 1 + 1/2 + 1/3 + 1/4 + 1/5 + 1/6 + 1/7 + 1/8 + 1/9 + 1/10 + 1/11 + 1/12 + 1/13 + 1/14 \+ 1/15 + 1/16 donc H16 = 1 + 1/2 + (1/3 + 1/4) + (1/5 + 1/6 + 1/7 + 1/8) + (1/9 + 1/10 + 1/11 + 1/12+ 1/13 + 1/14 \+ 1/15 + 1/16). Regardez bien : (1/3 + 1/4) > 1/4 + 1/4 = 1/2. (1/5 + 1/6 + 1/7 + 1/8) > 1/8 + 1/8 + 1/8 + 1/8 = 1/2. (1/9 + 1/10 + 1/11 + 1/12 + 1/13 + 1/14 + 1/15 + 1/16) > 1/16 + 1/16 + 1/16 + 1/16 + 1/16 + 1/16 + 1/16 + 1/16 = 1/2.
Ainsi, chaque somme entre parenthèses est supérieure à 1/2. On en conclut que H16 > 1 + 1/2 + (1/2) × 3, donc H16 > 3. De la même manière, si N désigne l’entier 2n, alors HN > 1 + (1/2) × n, et donc, lorsque le nombre n de termes tend vers l’infini, on obtient la série harmonique… qui diverge.
Attention cependant à bien prendre garde aux regroupement des termes d’une série divergente ! On pourrait sinon en déduire, par exemple, que la série S = 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + …, dont les sommes partielles, Sn = n, augmentent indéfiniment, converge vers –1 (!) car : S = (2 – 1) + (3 – 2) + (4 – 3) + … et donc S = –1 + (2 – 2) + (3 – 3) + … = – 1. Le grand mathématicien Niels Henrik Abel écrivait même en 1826 que « les séries divergentes sont une invention du diable et il serait honteux de les utiliser dans une démonstration ».