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La rivière des trois soeurs

Kylie Ravera




L'Institut intergalactique est le temple de l'excellence où exerce le redoutable professeur Phi. En ce Jour de la décroissance, il faut reprendre certaines vieilles habitudes…

« Mais qui a eu l’idée de cette tradition idiote ? » grommelle Bêta en s’essuyant un front couvert de sueur.
Il pèse de nouveau sur les rames pour faire avancer (d’une distance symbolique) la barque où l’accompagnent ses camarades Alpha et Epsilon. « Quand je pense qu’en temps normal, avec les téléporteurs quantiques, le trajet entre notre dortoir et l’Institut intergalactique ne prend qu’une fraction de seconde… » bougonne-t-il encore.
La jeune Epsilon sait bien qu’elle n’a que peu de chances de dérider son ami, mais elle se doit de partager avec lui ses connaissances. « La Journée de la décroissance existe justement pour rappeler aux humains qu’ils doivent savoir se débrouiller sans autre énergie que celle de leurs bras. Nous avons appris aujourd’hui à limiter nos besoins et à vivre en harmonie avec notre environnement, mais pendant plusieurs siècles, cela n’a pas été le cas. Entre le XIXe et le XXIe siècle, la machine s’est emballée et les conséquences ont bien failli être fatales à la planète qui a été le berceau de l’humanité. Pour prix d’une croissance rendue folle et décorrélée des nécessités humaines, des milliers d’espèces d’animaux et de plantes ont disparu, les océans sont devenus des dépotoirs, le réchauffement global a entraîné des catastrophes climatiques auxquelles les pouvoirs politiques n’étaient en rien préparés. Si on ajoute à ça les pollutions aux particules fines, le développement de bactéries résistantes aux antibiotiques et l’explosion des perturbateurs endocriniens liés à l’abus de pesticides, nous avons eu bien de la chance que tous nos ancêtres ne disparaissent pas, grâce à…
– Oui,
l’interrompt Bêta avec mauvaise humeur, je sais comment ils s’en sont sortis, mais est-ce que cette commémoration justifie qu’on s’éclaire pendant vingt-quatre heures à la bougie, qu’on prenne des notes sur des cahiers avec des “stylos à doigt”, et que je me retrouve avec des ampoules plein les mains ? »

Un rameur sachant ramer…


Alpha sent qu’il est temps de faire diversion. « On est loin d’être les premiers à traverser la rivière des trois sœurs à la rame, vous savez ?
– Laisse-moi deviner,
souffle Bêta entre deux coups de pagaie. Il s’agissait de trois sœurs ?
– De trois professeurs,
corrige Alpha, et chacun était accompagné de son étudiant. Les six avaient à leur disposition une barque à deux places. Mais les professeurs se jalousaient terriblement. Ils refusaient tous que leur élève se retrouve avec un autre professeur (a fortiori deux autres) en dehors de leur présence, de peur que l’étudiant ne se convertisse à une autre matière à cause de l’influence d’un maître… Ça a rendu l’organisation de la traversée un peu compliquée ! »
Bêta laisse tomber ses rames au fond de la barque.
« Je propose que l’on change les rôles, pour une fois. Si Epsilon veut bien ramer à ma place, je vais réfléchir à la façon dont les trois professeurs et les trois étudiants ont réussi à traverser cette rivière sans déclencher aucune crise de jalousie ni de vocation. »

Et vous, cher lecteur, sauriez-vous aider Bêta ?

 

 

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