Plus nombreuses qu'on ne l'imagine


Anne Boyé et Antoine Houlou-Garcia

Si l’on vous demande de citer des noms de femmes scientifiques, vous penserez probablement à Marie Curie. Et vous aurez du mal à en trouver d’autres, à moins d’avoir conscience du problème de l’effacement des savantes de l’histoire des sciences.

À présent, si l’on vous demande de citer des noms de mathématiciennes, qui plus est avant 1925, peut-être, si vous vous intéressez à l’histoire de la discipline, penserez-vous à Émilie du Châtelet, Sophie Germain, à Hypatie, à Emmy Noether, à Sofia Kovalevskaïa. Et ce ne sera déjà pas si mal. 

Car très peu de noms de mathématiciennes sont connus du grand public. Et cela tend à nous faire croire qu’il n’existe que très peu de femmes dans l’histoire des mathématiques. C’est pourtant faux : elles sont plus nombreuses qu’on ne l’imagine et beaucoup restent inconnues. 

Avez-vous déjà entendu les noms, dans le désordre, de al-ʻIjlīyah, Lubna de Cordoue, Laura Bassi, Maria Gaetana Agnesi, Laura Pisati, Élisabeth Ferrand, Nicole Reine Lepaute, Marie Louise du Piéry, Marie Jeanne Lefrançois, Marie Charlotte de Gotha, Angélique Delisle, Victorine de Chastenay, Edmée Chandon, Maria Tehoari, Rose Bonnet, Liouba Bortniker, Madeleine Chaumont, Mary Somerville, Mary Everest Boole, Hilda Phoebe Hudson, Ruth Gentry, Frances Hardcastle, Virginia Ragsdale, Emilie Martin, Anna Johnson, Charlotte Angas Scott, Philippa Fawcett, Grace Chisholm Young, Alicia Boole Stott ? Et la liste est très loin d’être exhaustive. 

Néanmoins, loin de vouloir faire un catalogue de mathématiciennes, ce numéro vous propose de vous plonger dans les dynamiques historiques, les obstacles sociologiques, les reconnaissances institutionnelles, les divers types de métiers exercés, mais aussi les mécanismes de l’oubli, de l’effacement et les luttes pour conquérir ce domaine longtemps considéré comme exclusivement masculin que sont les mathématiques. 

Vous voyagerez donc en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, aux États-Unis, mais aussi dans l’Antiquité grecque ou le monde arabo-musulman médiéval à la découverte de ces mathématiciennes dont le nom et les travaux méritent bien plus qu’une complaisante indifférence. Et peut-être verrez-vous l’histoire des mathématiques d’une autre manière…

 

Mieux qu'un nom, un prénom ?

Alors qu’on appelle généralement les mathématiciens par leur nom de famille (Euler, Laplace, Riemann…), quitte à pouvoir ne plus être très certain de leur prénom (comment se prénomment Ramanujan et D’Alembert ?), on a au contraire tendance à utiliser à la fois le prénom et le nom des mathématiciennes. On ne parle pas de Germain mais de Sophie Germain. Et si l’on veut raccourcir, on dira souvent « Sophie ». C’est une chose qui dénote un traitement différent entre les hommes et les femmes, sans doute en partie par une forme de galanterie (on considère qu’il est un peu brutal de ne dire que le nom de famille d’une femme) mais rien n’oblige à suivre cet usage. Dans ce numéro, on trouvera ainsi plusieurs stratégies pour les nommer, en fonction des autrices et auteurs des différents articles, que nous avons laissés libres de leur pratique.

 

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