Histoire et cultureNotion · Glossaire
Georgescu-Roegen Nicholas
Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), mathématicien et économiste américain d'origine roumaine, a relié l'analyse économique aux contraintes biophysiques. Dans The Entropy Law and the Economic Process (1971), il montre, en s'appuyant sur la thermodynamique, qu'une économie transforme des ressources naturelles limitées en biens et en résidus : dans un système terrestre soumis à des stocks et des flux biophysiques contraints, la croissance du débit matériel ne peut donc être indéfinie, ce qui a nourri la pensée de la décroissance.
Sommaire
Ce que vous allez apprendre
- Situer le parcours et les deux périodes de recherche de Georgescu-Roegen.
- Comprendre le lien entre ressources naturelles, thermodynamique et croissance matérielle.
- Distinguer une contrainte physique d'une prévision d'épuisement datée.
En clair
Imaginez une économie qui transforme du pétrole, des minerais et des terres fertiles en objets, en bâtiments et en services. L'énergie mobilisée se dissipe en partie sous forme de chaleur, tandis qu'une partie des matières devient difficile à récupérer, sous forme de déchets ou de matériaux dispersés. Nicholas Georgescu-Roegen a voulu prendre au sérieux cette transformation matérielle, au lieu de décrire l'économie comme un circuit qui pourrait tourner indéfiniment.
Son idée centrale est que l'activité économique dépend de ressources naturelles limitées et peut rendre moins accessibles ou moins utiles certaines matières, malgré le renouvellement ou la récupération d'une partie d'entre elles. Dans un système terrestre soumis à des stocks et des flux biophysiques contraints, la croissance du débit matériel ne peut donc pas se prolonger sans fin. Cette lecture relie l'économie à la thermodynamique et explique pourquoi Georgescu-Roegen est considéré comme un précurseur de la pensée de la décroissance.
Définition
Nicholas Georgescu-Roegen est un mathématicien et économiste américain d'origine roumaine dont l'œuvre relie l'analyse économique formalisée aux contraintes biophysiques. Sa première période de recherche, des années 1930 aux années 1960, porte notamment sur la microéconomie, l'analyse input-output et la théorie de la consommation. L'analyse input-output décrit les dépendances entre secteurs productifs et les ressources nécessaires à leurs productions.
À partir des années 1960, il étudie plus directement les relations entre économie et environnement. Dans The Entropy Law and the Economic Process, publié en 1971, il présente le processus économique comme une extension de l'évolution biologique soumise aux lois de la thermodynamique. Dans une transformation irréversible, la production d'entropie est positive ; l'entropie totale augmente pour un système isolé, tandis que l'énergie disponible se dissipe et que certaines matières organisées perdent de leur accessibilité utile.
Dans cette perspective, une économie transforme des ressources naturelles en biens et en résidus. Les stocks non renouvelables sont limités, et les transformations peuvent réduire l'accessibilité ou la qualité utile de certaines matières à l'échelle pertinente pour l'activité humaine, même si une partie des ressources est renouvelable ou récupérable. Georgescu-Roegen en déduit que la croissance du débit matériel ne peut être indéfinie dans un système terrestre soumis à des stocks ou flux biophysiques contraints. Cette conclusion nourrit la pensée de la décroissance, sans réduire toute son œuvre à cette seule thèse.
Un exemple, pas à pas
Un exemple permet de suivre le raisonnement. Une ville dispose d'un stock de minerai et l'utilise pour fabriquer des machines. Les données sont les suivantes : le minerai est extrait du milieu naturel ; la machine est produite ; elle rend un service pendant sa durée d'emploi ; une partie du matériau devient finalement un déchet dispersé.
1. Le stock naturel fournit une ressource concentrée et directement exploitable.
2. La production transforme cette ressource en une machine organisée.
3. L'usage de la machine fournit un service, mais ne recrée pas le minerai initial.
4. Le démontage et le recyclage peuvent récupérer une partie du matériau, sans annuler toutes les dissipations et dispersions.
5. Le résultat est une transformation irréversible du stock accessible, même si le service rendu est utile.
2. La production transforme cette ressource en une machine organisée.
3. L'usage de la machine fournit un service, mais ne recrée pas le minerai initial.
4. Le démontage et le recyclage peuvent récupérer une partie du matériau, sans annuler toutes les dissipations et dispersions.
5. Le résultat est une transformation irréversible du stock accessible, même si le service rendu est utile.
Le contrôle consiste à comparer le point de départ et le point d'arrivée : il faut retrouver une ressource naturelle concentrée, puis constater qu'une fraction est devenue moins accessible. L'exemple ne prouve pas qu'une économie cesse immédiatement de produire ; il montre pourquoi une croissance matérielle indéfinie rencontre une contrainte physique.
En pratique
Pour analyser une activité économique, on peut suivre les ressources matérielles qu'elle prélève, les transformations qu'elle réalise et les résidus qu'elle laisse. Ce regard complète les indicateurs monétaires lorsque la question porte sur la dépendance à l'environnement.
Lorsqu'une politique promet une croissance matérielle durable, la perspective de Georgescu-Roegen invite à demander quelles ressources sont consommées et si leur remplacement est réellement possible. Une ressource renouvelable constitue une alternative seulement si son rythme de renouvellement suffit à l'usage considéré.
Pour comparer deux techniques, on observe donc leurs prélèvements, leur durée d'usage, leurs pertes et leurs possibilités de récupération. Le critère n'est pas seulement la quantité produite, mais aussi la qualité physique des ressources après transformation.
À ne pas confondre
La décroissance économique n'est pas un synonyme de toute baisse temporaire de la production. Une récession est un épisode conjoncturel mesuré par l'activité économique ; la décroissance désigne ici une réflexion volontaire et durable sur la réduction de la production matérielle afin de tenir compte des limites biophysiques. Une fermeture d'usine pendant une crise tranche avec un projet qui réorganise durablement les usages et les prélèvements.
La thermodynamique n'est pas elle-même une théorie économique. Elle fournit les lois physiques auxquelles une activité matérielle reste soumise. Georgescu-Roegen construit une interprétation économique à partir de cette contrainte ; une équation thermodynamique ne suffit donc pas, à elle seule, à décrire une institution ou une politique.
Limites et pièges
Le piège principal consiste à transformer une contrainte physique en prédiction datée. L'idée qu'une croissance matérielle ne peut être indéfinie ne donne pas, à elle seule, la date d'épuisement d'une ressource. Cette date dépend des stocks, des techniques, des substitutions et des rythmes de prélèvement.
Il faut aussi distinguer énergie et matière. La dissipation thermique rend une partie de l'énergie moins disponible pour produire un travail, tandis que la dispersion d'une matière peut rendre un matériau difficile à récupérer. Parler d'une ressource « consommée » ne signifie donc pas toujours qu'elle a disparu physiquement ; cela peut signifier qu'elle n'est plus accessible sous sa forme utile.
Enfin, une économie ne forme pas nécessairement un système fermé : elle échange de la matière et de l'énergie avec son environnement. L'argument porte sur les limites de ces transformations et sur leur irréversibilité pratique, non sur l'affirmation qu'aucun échange extérieur n'existe.
Pour aller plus loin
Le glossaire Entropie permet de préciser la notion physique mobilisée par Georgescu-Roegen. Le lecteur y gagne un repère pour distinguer la dissipation de l'énergie, la dispersion de la matière et leur interprétation dans le processus économique.
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