Un nom de code, une feuille blanche, deux heures pour tout déchiffrer
Imaginez : vous avez devant vous un message qui ressemble à ça — @8,94'3 1;;8'3. Pas une faute de frappe, pas un bug. C'est le nom qu'une équipe de lycéens a choisi pour se présenter à la finale nationale d'un concours de cryptanalyse. Un clin d'œil malicieux : leur propre nom, chiffré. Si vous ne voyez pas immédiatement ce que ça signifie, ne vous inquiétez pas — c'est exactement le genre de problème que ces élèves de quatrième, troisième et seconde ont appris à résoudre.
Le Concours Alkindi fête cette année sa 11e édition. Chaque automne, des dizaines de milliers d'élèves de collège et de lycée se lancent dans des épreuves de cryptanalyse — l'art de déchiffrer des messages secrets sans en connaître la clé. Après trois tours éliminatoires, il ne reste plus que 20 équipes, venues de 14 académies françaises, du Liban et de Dubaï. Leur rendez-vous : le 13 mai 2026, à l'École des Mines de Paris, pour une ultime épreuve de deux heures sur papier. Deux heures pour prouver qu'ils sont les meilleurs cryptanalystes de leur génération.
Mais au fait, c'est quoi la cryptanalyse ?
Avant d'aller plus loin, posons les bases. La cryptographie, c'est l'art de cacher un message — de le transformer en un charabia incompréhensible pour quiconque ne possède pas la clé. La cryptanalyse, c'est l'inverse : c'est l'art de retrouver le message original sans avoir la clé. En gros, c'est le métier du casseur de codes.
Le concours porte le nom d'Al-Kindi, un savant arabe du IXe siècle considéré comme le père de la cryptanalyse. Dans son Traité sur le déchiffrement des messages cryptographiques, il décrit une technique encore utilisée aujourd'hui : l'analyse fréquentielle. L'idée est simple mais redoutablement efficace. Dans n'importe quelle langue, certaines lettres apparaissent bien plus souvent que d'autres. En français, le e est de loin la lettre la plus fréquente, suivi de a, s, i, t… Si quelqu'un a chiffré un texte en remplaçant chaque lettre par une autre — ce qu'on appelle un chiffrement par substitution — il suffit de compter les fréquences des symboles dans le message chiffré pour deviner à quelle lettre ils correspondent.
C'est exactement ce genre de raisonnement que les participants au concours Alkindi doivent maîtriser. Et c'est là que les mathématiques entrent en scène.
Des statistiques pour espionner
L'analyse fréquentielle, c'est de la statistique appliquée à l'espionnage. Mais les organisateurs du concours ne s'arrêtent pas là. Les épreuves font également appel à une mesure un peu plus subtile : l'indice de coïncidence.
Voici comment y penser : si vous prenez un texte en français et que vous piochez deux lettres au hasard, quelle est la probabilité qu'elles soient identiques ? Dans un texte normal, cette probabilité est assez élevée — parce que certaines lettres reviennent très souvent. En revanche, si le texte a été chiffré de façon à uniformiser la distribution des lettres (comme dans certains chiffrements plus sophistiqués), cette probabilité chute. L'indice de coïncidence mesure exactement ça : il donne une valeur numérique à la « régularité » d'un texte. Pour le français, il tourne autour de 0,074. Pour un texte aléatoire, il approche 0,038. Cette différence, apparemment anodine, permet aux cryptanalystes de distinguer un texte simplement substitué d'un texte chiffré par une méthode plus complexe — et donc de choisir la bonne stratégie d'attaque.
« Ce que j'aime dans ces concours, c'est que les élèves découvrent que les maths ne servent pas qu'à remplir des cases dans un cahier. Elles servent à lire ce que les autres ne veulent pas qu'on lise. »
De la salle de classe à l'École des Mines
Le parcours jusqu'à la finale est long. Plusieurs milliers d'équipes s'inscrivent chaque année. Trois tours successifs éliminent progressivement les participants, chaque épreuve montant d'un cran en difficulté. Les problèmes mêlent logique, probabilités, arithmétique modulaire — cette façon de compter « en boucle », comme les heures sur une horloge — et parfois même de la programmation.
Les 20 équipes qui ont survécu à ce marathon viennent de partout : de Rennes à la Réunion, de Bordeaux à Besançon, de Toulouse à Dubaï. Leurs noms d'équipe sont souvent un premier message en eux-mêmes — Al Caesarion (hommage au chiffre de César, l'un des plus anciens codes connus), Les chiffreurs de Metz, Bleizi an Arvor (« les loups de la côte » en breton, pour l'équipe de l'académie de Rennes).
Le 13 mai, ces équipes ne se contenteront pas de plancher deux heures sur des messages codés. La journée est conçue comme une immersion : ateliers animés par des chercheurs, rencontres avec des spécialistes de la cryptographie, découverte des applications concrètes du domaine. Car la cryptanalyse n'est pas qu'un jeu de salon — elle est au cœur de la cybersécurité moderne.
Quand les espions soutiennent les collégiens
Le concours Alkindi bénéficie d'un soutien institutionnel qui dit beaucoup de son importance stratégique. Parmi ses partenaires : le Ministère de l'Éducation Nationale, l'Inria (le grand centre de recherche français en informatique et mathématiques) et — fait assez rare pour être souligné — la DGSE, la Direction Générale de la Sécurité Extérieure. Les services de renseignement français soutiennent donc un concours de collégiens. Ce n'est pas un hasard : la cryptographie est l'un des piliers du renseignement moderne, et former des jeunes à ces disciplines, c'est préparer la prochaine génération d'experts en cybersécurité.
Dans un monde où les données personnelles, les communications diplomatiques et les infrastructures critiques reposent sur des algorithmes de chiffrement, savoir « casser » un code — ou au moins comprendre comment c'est possible — est une compétence rare et précieuse. Les finalistes du concours Alkindi 2026 ont, sans forcément le réaliser, acquis une façon de penser qui les distingue déjà.
Concepts à emporter
Pour les matheux
L'indice de coïncidence (noté IC) d'un texte de longueur N contenant ni occurrences de chaque lettre i (pour i allant de 1 à 26 dans l'alphabet latin) est défini par :
IC = Σ ni(ni − 1) / N(N − 1)
Autrement dit : pour chaque lettre, on compte le nombre de paires de positions où cette lettre apparaît deux fois — c'est ni(ni − 1)/2 — et on rapporte la somme de ces paires au nombre total de paires de positions possibles dans le texte, soit N(N − 1)/2. Le résultat est une probabilité : celle que deux lettres tirées au hasard dans le texte soient identiques.
Pour un texte en français non chiffré, IC ≈ 0,074. Pour un texte dont les lettres seraient parfaitement équiréparties (26 lettres avec probabilité 1/26 chacune), on obtiendrait IC = 1/26 ≈ 0,038. Un chiffrement par substitution monoalphabétique (chaque lettre remplacée par une autre, toujours la même) conserve les fréquences et donc l'indice de coïncidence. Un chiffrement polyalphabétique (comme le chiffre de Vigenère, où la substitution change selon la position) tend à uniformiser les fréquences et fait baisser l'IC vers 0,038. Mesurer l'IC est donc la première étape pour identifier le type de chiffrement utilisé — avant même de tenter de le casser.



