Mais cette opinion peu fondée cache autre chose. Que Laplace, en effet, ait agi comme ministre de l’Intérieur du Consulat après le coup d’État du 18 brumaire an VIII permet à l’auteur de cette notice d’estimer que le savant, auteur de l’
Exposition du système du monde de 1796, puis en 1799 des premiers volumes du
Traité de mécanique céleste, n’était auparavant « parvenu » à rien ! Une science remarquable, ce n’est rien. Le responsable dudit
Dictionnaire parlait, lui, de
« veulerie » lorsqu’il décrivait le tableau de Boilly qui, en 1804, représente l’atelier du sculpteur Houdon ; ce dernier prépare un buste de Laplace, devenu depuis un an chancelier du Sénat et prenant la pose. Cette perspective est reprise sous une forme toute différente dans le
Dictionnaire de la Révolution française de François Furet et Mona Ozouf (Flammarion, 1988). Car, tout simplement, les deux auteurs ignorent le nom de Laplace ! Il y a là, et malgré les efforts de la Troisième République et les valeurs de l’universalisme, l’effet d’une difficulté française à situer les sciences, et particulièrement les mathématiques, dans un imaginaire commun qui fasse sens national et non gloriole. S’y ajoute l’idée romantique qu’un intellectuel créateur brûle les ailes de son génie à s’associer à la vie politique. De son vivant déjà, et sous la Restauration, alors qu’il était devenu marquis et siégeait à la Chambre des pairs, Laplace était caricaturé en zombie à grosse tête, inscrite dans un triangle. Fourier qui, en tant que secrétaire perpétuel à l’Académie des sciences dressa le panégyrique de Laplace à sa mort, évita, au nom même du lieu où il le célébrait en tant que savant, de discuter le Laplace politique.