Logique et ensemblesThéorème · Glossaire
paradoxe du gruyère
Le paradoxe du gruyère est un raisonnement trompeur : « plus de fromage » y désigne tour à tour un volume extérieur plus grand et une quantité de matière moindre quand, à volume fixé, les trous occupent davantage de place. Il rappelle qu'un syllogisme exige que chaque terme conserve le même sens ; dans cet exemple quantitatif, les grandeurs et les conditions de comparaison doivent aussi rester comparables.
Sommaire
Ce que vous allez apprendre
- Repérer le changement de sens du mot fromage.
- Distinguer volume extérieur, volume de matière et volume des trous.
- Vérifier sur un exemple chiffré pourquoi la conclusion ne suit pas.
En clair
Imaginez un petit morceau de gruyère, puis un morceau deux fois plus volumineux, fait de la même manière. Le second contient davantage de pâte et davantage de volume vide. Pourtant, à taille extérieure fixée, agrandir les trous laisse moins de pâte. Le paradoxe naît quand on enchaîne ces deux observations comme si « plus de fromage » mesurait toujours la même chose. Une fois, on compare la taille totale des morceaux ; l'autre fois, la quantité de matière solide.
Définition
Le paradoxe du gruyère est un raisonnement en trois temps dont les deux premières propositions paraissent compatibles avec l'expérience, mais dont l'enchaînement change le sens d'un terme. Il porte aussi le nom de paradoxe du fromage à trous. Sa conclusion, selon laquelle davantage de fromage donnerait moins de fromage, ne résulte donc pas d'un syllogisme valide.
Pour préciser le mécanisme, appelons V le volume extérieur d'un morceau, M le volume de matière solide et H le volume total de ses trous. Ces trois grandeurs vérifient . Dans la première prémisse, « fromage » désigne V : un morceau plus grand, de structure comparable, peut contenir plus de trous. Dans la seconde, « fromage » désigne M : lorsque V reste fixé, une hausse de H impose une baisse de M.
L'ambiguïté lexicale suffit à rompre le raisonnement : un terme intermédiaire ne peut relier les prémisses que s'il garde le même sens. Dans cet exemple quantitatif, il faut aussi comparer les mêmes grandeurs dans les mêmes conditions.
Le principe
L'énoncé traditionnel affirme : plus il y a de fromage, plus il y a de trous ; plus il y a de trous, moins il y a de fromage ; donc plus il y a de fromage, moins il y a de fromage. Pour tester cet enchaînement, il faut remplacer chaque occurrence de « fromage » par la grandeur réellement comparée. Si l'une signifie volume extérieur et l'autre volume solide, le terme commun disparaît et la conclusion ne suit pas.
Quand l'utiliser
Ce diagnostic s'applique lorsqu'un raisonnement relie plusieurs comparaisons par un mot répété. Il faut vérifier que ce mot désigne la même grandeur, que le cadre de comparaison ne change pas et que « plus de trous » mesure la même chose, par exemple leur volume total plutôt que leur seul nombre.
À l'inverse, si toutes les occurrences désignent une même grandeur dans des conditions identiques, l'ambiguïté du gruyère n'explique plus une éventuelle erreur. Il faut alors examiner séparément la vérité des prémisses et la validité de leur enchaînement.
Un exemple, pas à pas
Prenons trois morceaux et mesurons les volumes en centimètres cubes. Le morceau A a un volume extérieur de 100 cm3, dont 20 cm3 de trous et 80 cm3 de matière. Le morceau B, de même proportion, mesure 200 cm3, dont 40 cm3 de trous et 160 cm3 de matière. Le morceau C mesure 100 cm3, dont 40 cm3 de trous et 60 cm3 de matière.
1. De A à B, le volume extérieur double : le volume des trous double aussi, mais la matière solide augmente de 80 à 160 cm3.
2. De A à C, le volume extérieur reste fixé : 20 cm3 de trous supplémentaires remplacent 20 cm3 de matière.
3. Enchaîner les deux comparaisons serait illégitime, car la première fait varier le volume extérieur tandis que la seconde le maintient constant.
2. De A à C, le volume extérieur reste fixé : 20 cm3 de trous supplémentaires remplacent 20 cm3 de matière.
3. Enchaîner les deux comparaisons serait illégitime, car la première fait varier le volume extérieur tandis que la seconde le maintient constant.
Le contrôle est immédiat : 80 + 20 = 100, 160 + 40 = 200 et 60 + 40 = 100. Dans aucun morceau, davantage de volume total ne produit moins de matière à proportion de trous identique.
En pratique
Face à un argument surprenant, remplacez les mots répétés par des grandeurs précises. Ici, « fromage » devient soit volume extérieur, soit volume de matière. Si les reformulations diffèrent, la chaîne logique est rompue.
Vérifiez ensuite ce qui reste fixe entre deux comparaisons. Un morceau agrandi à proportion constante et un morceau de taille fixe dont on agrandit les trous ne répondent pas à la même question.
Enfin, testez l'argument avec quelques valeurs compatibles. Un bilan simple, volume extérieur = matière + trous, révèle le changement de sens sans s'en remettre à l'impression produite par la formule verbale.
À ne pas confondre
Il ne faut pas confondre ce raisonnement avec un syllogisme valide. Dans un syllogisme valide, le terme qui relie les prémisses conserve un sens constant ; dans le paradoxe du gruyère, « fromage » change de grandeur mesurée. La reformulation par V, M et H tranche immédiatement entre les deux cas.
Il ne faut pas non plus prendre la conclusion absurde pour une propriété du fromage. Les égalités de volumes restent cohérentes dans chaque morceau ; seule la phrase enchaîne abusivement deux cadres de comparaison.
Limites et pièges
Dire « plus de trous » reste ambigu. Cela peut signifier un plus grand nombre de cavités ou un plus grand volume vide. Deux morceaux peuvent compter autant de trous sans que ces trous occupent le même volume. Il faut donc annoncer la grandeur mesurée avant de comparer.
La première prémisse n'est pas universelle sans hypothèse de structure comparable. Un morceau de 200 cm3 peut avoir 40 cm3 de trous dans l'exemple choisi, mais son seul volume extérieur ne l'impose pas. Il faut préciser une proportion ou une fabrication commune.
La seconde prémisse exige un volume extérieur fixé. Si le volume des trous passe de 20 à 40 cm3 tandis que le morceau passe de 100 à 200 cm3, la matière augmente de 80 à 160 cm3 au lieu de diminuer.
Pour aller plus loin
Le syllogisme permet d'étudier la forme attendue d'un enchaînement logique et le rôle d'un terme commun employé sans variation de sens.
On peut prolonger l'analyse en réécrivant chaque phrase avec des variables distinctes. Cette traduction sépare ce qui relève du vocabulaire de ce qui relève réellement de la logique.
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