Gérard de Crémone occupe une place centrale dans l’histoire de la transmission des savoirs médiévaux des pays d’Islam vers l’Europe latine. Figure emblématique des grandes traductions (voir l'article), il est connu pour le rôle central qu’il a joué à Tolède dans le dernier tiers du XIIe siècle. En effet, il y traduisit de l’arabe au latin un corpus considérable de textes. Son travail est particulièrement bien connu, grâce à la Vita, rédigée à sa mort par ses studii (disciples), dont l’édition de référence est donnée par Charles Burnett en 2001, et par la Chronique du frère dominicain Francesco Pipino rédigée au début du XIVe siècle. Gérard de Crémone permit à l’Occident chrétien de prendre connaissance d’un corpus scientifique de première importance. Sa contribution ne se limite pas à la simple traduction de l’arabe au latin ; elle a, en effet, permis la (re)découverte d’un héritage gréco-romain largement obscurci par le déclin de l’Empire romain d’Occident. Des œuvres fondamentales de l’Antiquité, notamment grecques, intègrent ainsi le corpus latin à côté de plusieurs travaux novateurs des savants des pays d’Islam. Ainsi, son travail prolifique a non seulement préservé une partie essentielle de l’héritage grec antique, mais aussi introduit en Europe des concepts nouveaux, en particulier dans les domaines de l’astronomie, de l’astrologie et des mathématiques. La vie et l’œuvre de Gérard de Crémone sont intimement liées au mouvement de traduction qui émergea au XIIe siècle à Tolède, ville multiculturelle sous domination chrétienne, mais fortement influencée par la civilisation de l’Islam.
La Reconquista et l’émergence de Tolède ----------------------------------------------
Pour comprendre l’importance de Gérard de Crémone, il est essentiel de replacer son œuvre dans le contexte de la Reconquista, mouvement militaire et religieux par lequel les royaumes chrétiens d’Espagne cherchaient à reprendre les territoires sous domination musulmane. En 1085, Alphonse VI, roi de Castille et de León, conquit Tolède, qui fut l’une des principales villes d’Al-Andalus (partie de la péninsule ibérique sous domination musulmane dont les frontières varient incessamment en fonction des victoires et des défaites des royaumes chrétiens contre les musulmans). Cette conquête fit passer Tolède sous le contrôle chrétien, mais la ville, marquée par une longue période de domination musulmane, conserva une population mixte de musulmans, chrétiens et juifs. Cette cohabitation favorisa la création d’un environnement intellectuel où les échanges culturels et scientifiques furent particulièrement riches.
Tolède devint rapidement un carrefour des savoirs, résultat exemplaire d’un syncrétisme culturel sans précédent. Par ses bibliothèques fourmillant de manuscrits, la ville est devenue un carrefour incontournable pour les érudits européens, attirés par la richesse des connaissances qu’offraient les œuvres disponibles en arabe, couvrant une vaste gamme de disciplines allant de la philosophie à la médecine en passant par les mathématiques, l’astronomie et l’astrologie.
Dans ce contexte, l’école cathédrale\* de Tolède, sous le patronage d’Alphonse VI, joua un rôle clé dans la traduction de ces textes en latin. Gérard de Crémone, issu du nord de l’Italie, rejoignit ce centre dynamique de traduction vers 1140. Attiré par l’astronomie, discipline dans laquelle les savants des pays d’Islam avaient considérablement avancé, il s’installa à Tolède pour accéder aux œuvres introuvables en Occident.