Lorsqu’on évoque le nombre d’or, ses supposées vertus esthétiques viennent immédiatement à l’esprit. Comment un simple nombre, certes pétri de propriétés mathématiques (voir article « Des propriétés mathématiques remarquables »), peut-il jouir d’une telle place dans l’imaginaire collectif ? Il a été défini géométriquement comme divisant un segment en moyenne et extrême raison, mais cela ne nous semble pas justifier son statut de « divine proportion » régissant les lois de l’esthétique. Dans son ouvrage *Le Nombre d’or, radiographie d’un mythe*, paru au Seuil en 1995, Marguerite Neveux et Herbert Huntley tentent de retracer le parcours de cette mystification, d’Euclide à Matila Ghyka.
La quête de φ dans la peinture ------------------------------
Le nombre d’or était déjà connu par Pythagore, Platon et Euclide. Il réapparaît dans le texte de Luca Pacioli, qui le qualifie de « divine proportion » dans son ouvrage De divina proportione ; pour lui, cette proportion évoque Dieu et non le beau. Le mythe du nombre d’or comme proportion idéale a surtout été véhiculé par les écrits du philosophe Adolf Zeising et surtout ceux de Matila Ghyka, qui relate cette prétendue chaîne de transmission de la « section dorée » (voir article « Un rêve d'architecte ? »). Pour justifier cette suprématie esthétique du nombre d’or dans l’art, des recherches pseudo-scientifiques ont été menées et ont entretenu le mythe, relayées par des écrivains, des journalistes ou des critiques d’art en mal de mysticisme. L’esthétique expérimentale du philosophe et psychologue Gustav Theodor Fechner (18011887) a contribué à donner du crédit à cette thèse, ses expériences statistiques lui ayant permis d’affirmer une prédominance du goût des spectateurs pour la « section dorée », le rectangle d’or ayant été préféré à d’autres rectangles. Ces résultats ont cependant été contredits par d’autres expériences. Entraînés par cette aura supposée de φ, des critiques d’art ou même des artistes se sont engouffrés dans cette traque mystique du nombre d’or. Des œuvres sont analysées, découpées, des tracés imaginaires sont suggérés à la surface des toiles et lorsque des rapports de longueurs proches de 1,618 émergent, aussitôt des conclusions hâtives sont formulées et le lien entre l’esthétique d’un tableau et la présence de φ est affirmé. Cette recherche a posteriori du nombre d’or dans des tableaux s’est avérée souvent artificielle et ne tient pas compte de la volonté de l’artiste. La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli (14451510) a été abondamment scrutée afin d’y découvrir la présence de φ. Ce tableau a pour dimensions 278,5 cm × 172,5 cm, dont le rapport est environ égal à 1,614. Peut-on, pour autant, en conclure que Botticelli a volontairement choisi ce rapport « proche » de φ ? Si l’on regarde d’autres tableaux de Botticelli, tout aussi communément reconnus comme étant esthétiques, on trouve Le Printemps (1478 à 1482), qui mesure 203 cm × 314 cm (un clin d’œil à π ?), soit un rapport environ égal à 1,546, ce qui s’éloigne clairement de φ. La Joconde a, elle aussi, été découpée et certains voient son visage inscrit dans un rectangle d’or, ce qui paraît particulièrement subjectif.
Certes, les artistes ont souvent recherché des règles permettant de s’approcher d’une esthétique la plus « parfaite » possible, que ce soit avec la perspective, les harmonies de couleur ou enfin le recours à des proportions. Si de nombreuses proportions simples ont été utilisées, il ne semble pas que φ ait été plus présent que ces rapports élémentaires. On rencontre, parmi les artistes : ceux qui ont été totalement éloignés de cette fascination pour le nombre d’or et qui ne l’ont jamais intégré à leurs œuvres, et ceux qui sont à la recherche d’une beauté universelle qui serait régie par des proportions jugées idéales, comme 1/4, 3/8, 1/2, 5/8, 3/4, ce que l’on retrouve chez Georges Seurat (18591891), ou encore la règle des tiers chez les photographes. La fraction 5/8, qui est le quotient de deux termes consécutifs de la suite de Fibonacci, vaut 0,625, et est alors parfois comparée à la valeur de 1/φ, égale environ à 0,618. Enfin, certains artistes ont voué une admiration sans faille au nombre d’or et ont cherché à l’intégrer dans leur travail. Parmi eux, on retrouve les artistes Paul Sérusier (18641927) et Maurice Denis (18701943), qui reprennent à leur compte les théories de Zeising ou Ghyka. Ils ont prôné une « peinture idéale » régie par des lois très strictes et le recours au nombre d’or, symbole mystique qui permettrait d’atteindre une sorte de perfection, un Beau absolu régi par des lois divines. En réalité, ils utiliseront peu φ dans leurs compositions, peut-être à cause de la difficulté à le mettre en œuvre, contrairement aux divisions simples plus faciles à utiliser.