Depuis l'Antiquité, les hommes ont cherché à mettre les idées en images. Des arbres de classification aux dispositifs à combiner les symboles, cette histoire longue de deux mille ans pose une question toujours actuelle : un dessin peut-il vraiment faire raisonner, ou n'est-il qu'une béquille pour l'esprit ?
L'un des plus anciens ancêtres connus des diagrammes logiques est dû à Porphyre de Tyr (234-305 environ), philosophe néoplatonicien d'origine phénicienne, du IIIe siècle de notre ère. Dans son Isagogè, une introduction aux Catégories d'Aristote, il décrit des structures hiérarchiques de concepts, connues sous le nom d'arbres de Porphyre. Le texte original de Porphyre, cependant, ne nous est pas parvenu illustré. Porphyre sera beaucoup commenté au Moyen Âge avec de magnifiques diagrammes arborescents. Dans ce cas, le schéma ne présente que la hiérarchie décrite dans le texte, mais cela permet d'embrasser d'un seul coup d'œil une structure qui, dans le texte, reste plus linéaire. C'est là un point important : un diagramme s'étend dans deux dimensions. En brisant la linéarité du texte, il change notre accès aux informations.
Un exemple d'arbre de Porphyre. Sa démonstration suit ici uniquement la branche corporelle, qui est celle qui l'intéresse pour illustrer la définition de l'homme par genre et différences successives.

La mécanisation du raisonnement

Un millénaire plus tard, Raymond Lulle (vers 1232-1315), philosophe, théologien et missionnaire majorquin, semble avoir été le premier à imaginer une forme de mécanisation du raisonnement logique. Son objectif est de produire des raisonnements sans faille qui lui permettront de prouver la supériorité de la chrétienté sur l'islam et le judaïsme. Ce débat théologique ne sera pas développé ici. Néanmoins, son approche a interpellé l'écrivain et mathématicien américain Martin Gardner (1914-2010), qui lui consacre un chapitre entier de son ouvrage L'étonnante histoire des machines logiques (Dunod, 2000). Lulle représente les concepts par des symboles et, avec des figures géométriques et des volvelles, il les combine mécaniquement pour explorer exhaustivement leurs rapports. Une volvelle est un ensemble de disques qui peuvent tourner les uns par rapport aux autres. Par simple rotation, on peut parcourir systématiquement les associations de symboles et donc de concepts (voir en encadré). Avec Lulle, le diagramme devient dynamique et manipulable. Lulle aura une grande influence par la suite.